» En peinture aussi la vérité est près de l’erreur « , cette phrase de Pierre
Bonnard résonne avec justesse lorsqu’il s’agit de saisir l’œuvre de Thierry Larivière.


Vérité comme le mirage de l’oasis en plein désert. L’artiste s’engage dans le tableau comme on part en voyage, avec une attente, mais sans savoir ce qu’il va découvrir.

La ligne peut devenir corde ou couture et n’est plus une délimitation mais un lien, une jonction propice à la fusion . Il arrive qu’elle se transforme en canal protecteur d’une onde rouge irrigation sanguine qui donne vie à l’œuvre. Et les angles vifs , impulseurs de tensions ne parviennent pas à annihiler l’effet fusionnel des compositions.

D’ailleurs, ces encoignures a britent parfois des oeufs, des formations cellulaires, des ovoïdes encéphaliques, quelque chose de l’ordre de la genèse du vivant. L’absence de profondeur renvoie à la vision microscopique. Plus encore, les linéaments semblent construire de façon quasi-automatique des formes figuratives saisies dans un registre zoomorphe, bestiaire monstrueux de l’infiniment petit.

L’artiste décline aussi un vocabulaire animal saillant: des bouches comme des becs, des formes griffues, des mâchoires anguleuses, des pinces , des trompes. Ainsi, la ligne dévore l’espace et dans ses méandres acérés, incise et menace. La couleur entre dans la même danse: violence des tons vifs, contrastes tendus des primaires, choc de certaines surfaces peintes en aplat.

Dans ce balbutiement de la création, survient une éclosion de sens mais
de sa vérité profonde, l’artiste ne laisse rien connaître, il ne nous livre aucune clé sémantique , aucun mot, aucun titre , pas même un numéro car il évolue dans un univers libre soumis aux forces irrationnelles qui occupaient le monde avant l’ordre.

Ces êtres inachevés dont on ne distingue parfois que d’infimes
éléments, poils, sexes, orifices, sont-ils en devenir ou en effacement ?

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On peut y adjoindre les formes abstraites alentour, qui échappent à toute lecture cohérente, pour aboutir à la perception d’un monde en marge de la vie, trop souterrain pour se confronter à la réalité. C’est la nuit du vivant. L’espace flottant, l’absence d’appui sur une base conforte l’idée d’une antériorité de la vie sur terre.

Mais la ligne prend ici une valeur dynamique, temporelle, elle
se fait support matériel d’un processus d’individuation, symbolique d’unpassage, d’une naissance.

« L’imagination n’est pas don mais par excellence objet de conquête  » écrivait André Breton. Toute démarche poétique qui tend à se surprendre elle-même, à revenir à la source de la vision, comporte cette dimension d’une conquête sur l’inconnu et fait surgir la question de l’origine.

D’où venons-nous ? Qui sommes-nous ? L’oeuvre de Thierry Larivière semble travaillée par cette question.

Une gouache sur papier propose des lettres flottant en tout sens sur une surface verte sans jamais se rencontrer, appelées à ne rester que des bruits énigmatiques.

Dans l’espace en apesanteur qui caractérise l’oeuvre, on aperçoit dans un angle un hémicorps relié au reste de la composition par un cordon qui se perd dans l’image, réapparaît, cherche sa source.

Le papier, support fragile, ajoute sa caractéristique éphémère à cet espace disloqué , sans repères , espace transitoire , lieu de passage vertical impliquant une notion du temps qui est celle de l’instant.

C’est l’instant poétique de la création dans sa dimension étaphysique, cosmogonique et individuelle qui se superpose à celle de la création artistique elle-même.
En ce sens, Thierry Larivière rejoint l’analyse de Kandinsky selon laquelle  » chaque oeuvre naît, du point de vue technique , exactement comme naquit le cosmos  » et  » la création d’une oeuvre, c’est la création du monde  » (1).

Françoise ROBERT-CAILLE
(Docteur en Histoire de l’Art)
(1)W.Kandinsky, Regards Sur le passé 1913 ; Ed Hem1ann Paris,1974

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